Une raffinerie de nuit (Crédits: Unsplash - Maksym Kaharlytskyi)
Le blocage du détroit d'Ormuz, par lequel transite près de 20% du pétrole mondial, ravive le débat sur une taxation exceptionnelle des superprofits pétroliers. Ce débat ressurgit chaque fois qu'un choc géopolitique provoque une flambée des prix des énergies fossiles. Il pose une question classique d'économie publique : comment traiter des rentes nées d'un choc exogène.
Car les profits captés aujourd'hui par les majors pétrolières relèvent non pas de leur performance économique mais d'une rente. Ils ne procèdent ni d'une innovation, ni d'une prise de risque supplémentaire, mais d'une rareté créée par un événement géopolitique exogène. Et c'est précisément cette distinction entre profit et rente qui fonde, économiquement, la légitimité d'une taxation exceptionnelle.
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Le principe est bien établi en théorie de la fiscalité : taxer une rente pure est peu distorsif. Hebous, Prihardini et Vernon (FMI, 2022) montrent ainsi qu'un prélèvement ciblé sur les profits excédant un rendement normal du capital peut, s'il est correctement calibré, générer des recettes substantielles sans affecter significativement les décisions marginales d'investissement. En outre, ce type de prélèvement n'a pas d'effet permanent significatif sur la valorisation des entreprises. L'enjeu est donc moins celui du principe que celui du design institutionnel de la taxe : base imposable objectivée, temporalité limitée, règles connues ex ante.
Des montants loin d'être marginaux
L'argument majeur en faveur de cette taxation est un argument distributif. Un choc pétrolier agit comme un prélèvement régressif sur les ménages, en particulier les plus modestes et ceux dont les dépenses énergétiques ne sont pas compressibles à court terme. À l'inverse, les producteurs d'hydrocarbures voient leurs marges s'envoler. Prélever une partie de la rente pour financer des transferts ciblés est donc parfaitement défendable, surtout dans le contexte budgétaire extrêmement contraint qui est le nôtre.
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Les montants en jeu sont loin d'être marginaux. Palanský et Tuinsma, dans une étude récente du Tax Justice Network (2026), estiment qu'une taxation à 33 % des superprofits énergétiques européens observés ces dernières années aurait généré plus de 70 milliards d'euros de recettes. Cependant, les travaux récents de Chiocchetti et Moreau-Kastler (European Tax Observatory, 2026) invitent à la prudence : ils montrent que les multinationales pétrolières déplacent une partie des rentes vers des juridictions à fiscalité réduite. Le choix de l'assiette de la taxe permettant de minimiser les fuites est donc crucial.
La principale réserve à l'encontre de la taxation des superprofits tient à l'incertitude qu'une mauvaise conception pourrait créer. Si les acteurs anticipent que des gains exceptionnels seront repris de manière discrétionnaire, le coût du capital peut augmenter. L'objection est sérieuse, mais elle plaide pour des règles prévisibles, non contre la taxation des rentes. L'imprévisibilité est le problème ; non le principe du prélèvement.
Des stratégies complémentaires
Pour l'heure, l'Union européenne semble privilégier une autre voie. Les mesures récentes annoncées par la Commission misent sur les aides ciblées, la sécurisation des approvisionnements et l'accélération de l'électrification, afin de réduire la vulnérabilité structurelle des pays européens aux chocs énergétiques.
Mais, et c'est sans doute là le point essentiel, taxer les superprofits et sortir de la dépendance pétrolière ne relèvent pas de stratégies concurrentes, mais complémentaires. L'une permet d'utiliser la rente pour alléger le fardeau créé par le choc ; l'autre réduit la capacité même de tels chocs à produire des rentes.
Au fond, le débat sur les superprofits pétroliers conduit à une conclusion plus large. Lorsque la rente provient de la dépendance aux énergies fossiles, la meilleure réponse ne consiste pas seulement à la taxer lorsqu'elle apparaît, mais à réduire les conditions économiques qui la rendent possible.
Katheline Schubert
Membre du Cercle des économistes
Professeure à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
et à l'Ecole d'Economie de Paris
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